Tribune publiée dans L’Echo le 23 septembre 2025.
Bientôt trois ans après le lancement de ChatGPT, l’IA est omniprésente dans nos vies. Pourtant, nombre d’écoles et d’universités belges semblent rester au point mort.
En août 2025, la Fédération Wallonie-Bruxelles a publié ses « Principes d’application » pour l’IA en éducation. L’intention est louable : encadrer l’usage et garantir le respect des valeurs éthiques. Mais sur 12 pages, 85 % du texte énumère ce qu’il faut éviter : RGPD, droit d’auteur, biais, dépendance technologique. Presque rien sur la pédagogie, la formation des enseignants ou les cas d’usage concrets.
C’est comme donner le code de la route à un jeune conducteur sans jamais lui apprendre à tenir un volant.
La course à trois vitesses de l’Europe
Pendant que la Belgique recense les risques, nos voisins avancent.
En France, un cadre officiel autorise l’usage de l’IA en éducation dès le secondaire. Formation obligatoire des élèves, expérimentation supervisée, transparence exigée : l’approche est stricte mais opérationnelle.
Au Royaume-Uni, les universités du Russell Group (Oxford, Cambridge, Imperial College…) ont pris les devants dès 2023. Leur message : l’IA est une compétence incontournable. Elles s’engagent à rendre étudiants et enseignants « AI-literate », à adapter l’évaluation et à partager les meilleures pratiques. Le gouvernement a suivi avec un AI Opportunities Action Plan ambitieux.
Trois visions, trois vitesses :
- La Belgique freine : « Ne faites pas d’erreurs avec l’IA ».
- La France avance : « Faites avec l’IA, mais sous conditions ».
- Le Royaume-Uni accélère : « Innovez, expérimentez, partagez ».
UNESCO et Union européenne : enseigner par, pour et avec l’IA
La Belgique n’est pas obligée d’improviser. L’UNESCO a publié en 2023 ses Orientations pour l’IA générative dans l’éducation et la recherche, insistant sur la formation massive des enseignants, l’intégration transversale de l’IA et un usage critique et responsable.
De son côté, la Commission européenne a lancé l’European Digital Education Hub, qui a défini un cadre clair autour de trois piliers :
- Enseigner pour l’IA : développer l’esprit critique et la confiance.
- Enseigner avec l’IA : maîtriser les outils pédagogiques et leur usage.
- Enseigner sur l’IA : comprendre les fondamentaux techniques et humains.
Plutôt que de s’appuyer sur ces consensus robustes, la Belgique préfère réinventer la roue, produisant un patchwork de règles défensives sans véritable stratégie.
Les risques de l’inaction
La frilosité n’est pas neutre. Elle entraîne des conséquences lourdes. D’abord, des enseignants abandonnés, contraints de bricoler dans l’isolement. Ensuite, des étudiants sacrifiés, qui entreront sur le marché du travail avec les compétences d’hier. Enfin, un retard compétitif accru pour nos entreprises qui cherchent déjà des talents à l’étranger.
Trois priorités
- Passer de la conformité à l’opportunité : ne plus se limiter aux interdits mais saisir les chances.
- S’appuyer sur les consensus internationaux : UNESCO et UE ont fait le travail.
- Former massivement : enseignants d’abord, étudiants ensuite. Sans compétences réelles, tous les beaux principes restent lettre morte.
L’intégration de l’IA dans l’éducation n’est pas un sujet académique secondaire : c’est un enjeu de souveraineté économique.
La Belgique a souvent su transformer ses contraintes en atouts. Il est temps d’appliquer cette créativité à l’éducation. Nos étudiants méritent mieux qu’un code de la route sans formation à la conduite. Nos entreprises ont besoin de talents formés. Notre pays ne peut se permettre de rater le virage de l’IA.
L’histoire jugera sévèrement notre génération si nous restons les bras croisés. Trois ans après ChatGPT, le temps des débats est révolu. Place à l’action.