Menu

8 mai 2026 · 6 min · Opinion

L'IA ne détruira pas l'emploi en Belgique (sauf si on répète une erreur historique)

42 % des Belges craignent que l'IA détruise des emplois, mais 3 % seulement craignent pour le leur. Ce décalage révèle une peur abstraite — et un vrai risque qu'on regarde mal.

Quarante-deux pour cent des Belges craignent que l’intelligence artificielle détruise des emplois. Trois pour cent seulement craignent pour le leur.

Cet écart révèle une peur qui circule dans l’espace public sans atterrir dans le concret. Les gens redoutent un phénomène qu’ils ne parviennent pas à localiser dans leur propre vie professionnelle. Et quand une peur reste abstraite, elle devient facile à instrumentaliser.

Ce 1er mai, les discours politiques et syndicaux sont restés largement muets sur l’IA. C’est une occasion manquée. Parce que lorsque la question surgit dans le débat public belge, ce qui s’y dit repose souvent sur un raisonnement identifié comme erroné depuis plus de 125 ans : croire que le travail est un gâteau fini à partager.

Un mythe qui dure

En 1891, l’économiste britannique David F. Schloss observait des dockers qui refusaient une machine plus productive, persuadés qu’il existait dans l’économie « une certaine quantité fixe de travail à accomplir ». Il baptisa cette croyance « la théorie de la quantité fixe de travail ». L’idée est simple : il y aurait un volume fini d’emplois à se partager. Toute productivité gagnée par une machine ou une nouvelle technologie « volerait » forcément des emplois.

À chaque révolution technologique, la même panique survient. La presse en fait le relais, les syndicats commentent, les éditoriaux s’en inquiètent. Le récit est cohérent. Pourtant, à ce jour, il a toujours été démenti.

L’exemple le plus parlant reste celui des distributeurs de billets automatiques, documenté par l’économiste James Bessen. Entre 1985 et 2002 aux États-Unis, leur nombre est passé de 60 000 à 400 000. Le nombre de guichetiers humains a pourtant augmenté : la baisse du coût d’exploitation a permis d’ouvrir 43 % d’agences supplémentaires en zone urbaine. La machine a déplacé une tâche et élargi un marché.

Ces exemples confirment que la quantité de travail n’est pas fixe, mais plutôt endogène : elle dépend des salaires, des formations, des incitations, des marchés qui s’ouvrent.

En Belgique, l’emploi résiste — mais une mutation profonde s’annonce

Le rapport du Conseil supérieur de l’emploi de février 2026 est sans ambiguïté : 35 % des entreprises belges utilisent désormais l’IA, plaçant la Belgique dans le peloton de tête européen, et 33 % des travailleurs y recourent dans leur quotidien professionnel. Conclusion : « aucune indication de pertes d’emplois à grande échelle dues à l’IA. »

Même constat pour Charlotte de Montpellier, économiste chez ING, qui a chiffré à 3,3 millions le nombre de Belges dans des emplois exposés à l’IA et qui observe : « L’IA va changer la façon de travailler, mais ne va pas conduire au chômage de masse en Belgique. » Le marché du travail belge est en pénurie, pas en excédent. Ce n’est pas un détail : les entreprises cherchent des gens, elles n’en licencient pas pour cause d’automatisation.

En Wallonie, les professions intellectuelles, scientifiques et artistiques représentent l’un des principaux moteurs de l’économie régionale. Or, ce sont précisément elles qui affichent les scores d’exposition les plus élevés. Les aides de ménage et agents d’entretien sont préservés : manipuler des objets dans un espace physique imprévisible reste un problème difficile pour l’IA.

Ce qui change avec l’IA

Faut-il pour autant verser dans le techno-optimisme ? Non. Trois éléments distinguent ce moment des précédentes vagues et le débat public les ignore presque entièrement.

La vitesse d’abord. ChatGPT a atteint 100 millions d’utilisateurs en deux mois, là où les distributeurs automatiques se sont déployés sur quarante ans. Les institutions d’adaptation — formation professionnelle, dialogue social, reconversion — n’ont pas été conçues pour ce rythme.

La nature des tâches ensuite. Historiquement, le progrès technique remplaçait les bras et épargnait les cerveaux. L’IA générative inverse ce schéma : elle cible d’abord les tâches cognitives non routinières. Or, les dispositifs de protection sociale, les conventions collectives, les formations en reconversion ont été construits autour d’un modèle précis : le travailleur peu qualifié face à l’automatisation industrielle.

L’enjeu redistributif enfin. Les gains de productivité liés à l’IA ne sont pas encore visibles dans les statistiques — un paradoxe que l’économiste Robert Solow avait déjà observé pour l’informatique en 1987 et qu’il résumait par une formule restée célèbre : « l’ère de l’informatique est visible partout, sauf dans les statistiques de productivité ».

Les rapports récents suggèrent que le même schéma se reproduit avec l’IA : les coûts de réorganisation masquent pour l’instant les bénéfices, et ces bénéfices profitent d’abord aux entreprises déjà les plus productives. À plus long terme, ils risquent d’être accaparés par une minorité d’acteurs, au détriment des salariés et en particulier des travailleurs peu qualifiés.

La question n’est donc pas de savoir si l’IA va détruire le travail, mais qui captera les gains qu’elle génère, et comment les travailleurs se positionnent dans cette transition.

Les syndicats et les pouvoirs publics ont raison de défendre un dialogue social renforcé, des garanties contre la surveillance et la discrimination, une redistribution des gains de productivité. Ce qu’ils gagneraient à ajouter au programme : une politique ambitieuse de formation à l’IA — pas uniquement pour les profils techniques, mais pour les infirmières, les comptables, les conseillers communaux, les enseignants. C’est-à-dire pour ceux qui sont les plus exposés et les moins préparés.

Sans montée en compétences, les travailleurs subiront la transition au lieu d’en tirer parti. Et nous aurons, une fois de plus, défendu un stock fixe d’emplois qui n’a jamais existé, pendant que la bataille se jouait ailleurs.

Tarik Hennen

Tarik Hennen

Consultant IA & Droit du numérique · Bruxelles

Publié le 8 mai 2026

Une question concrète sur ce sujet ?

On peut en discuter en 30 minutes.

Me contacter